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Comment j’ai rencontré un dinosaure
Fond de la chronique

Comment j’ai rencontré un dinosauredecoration

Photo de Betsy Zbiegiel
par Betsy Zbiegiel, mis en récit par Charlotte Dereppe

Dans le domaine du funéraire, on ne s’ennuie jamais. Au contraire. Le défi, c’est plutôt de trouver la bonne distance. Qui n’est pas la même d’une cérémonie à l’autre. J’ai organisé plus d’un millier de funérailles. C’est beaucoup, mais la vigueur des émotions reste intacte.

Vigueur des émotions, mais pour autant il n’y a pas de confusion possible. La tristesse, c’est celle de la famille et pas la nôtre. Nous sommes là pour être le pilier stable et fiable. Sans non plus se blinder et déshumaniser les personnes que nous accompagnons. Ce délicat équilibre à construire et à reconstruire à chaque rencontre fait partie de notre charge. Et puis parfois il y a des funérailles tellement atypiques qu’elles m’entraînent loin des émotions avec lesquelles il faut habituellement faire. Une cérémonie en particulier me revient.

C’était les funérailles de Jean-Michel. Plus connu sous le nom de Dinosaure. Il avait 60 ans. Pas si vieux pour une créature préhistorique. Il avait 60 ans mais il avait déjoué toutes les statistiques en matière d’espérance de vie. Pour les personnes qui naissent aujourd’hui avec le même syndrome que lui, le syndrome de Down ou la trisomie 21, ça tourne autour des 70 ans. Mais au début des années 60, quand il est né, les probabilités médicales en la matière lui donnait moins de 30 ans. S’il n’avait pas doublé la mise, j’aurais été bien trop jeune pour organiser ses funérailles. Mais il l’a fait, et j’ai eu la chance d’être là.

L’appel est venu de son administrateur de biens. La demande était d’organiser une crémation et une cérémonie laïque. Prévision du nombre de participants : une trentaine. Jusque-là, rien ne me laissait entendre que la cérémonie serait l’une de celles qui me marqueraient.

J’arrive au crématorium avant la famille pour préparer la salle. Je place le cercueil, les fleurs, les photos. Large sourire sans lèvres et petits yeux rieurs. Je programme la musique. Edith Piaf, la vie en rose, parce que Jean-Michel connaissait les paroles par cœur. On teste le son, ça marche. En entendant les premières notes de la chanson et en regardant la photo posée sur le cercueil, je ressentais toute cette tendresse entre l’équipe des professionnels du foyer et les résidents. Les deux éducateurs avec qui j’ai préparé ont eu à cœur de faire une cérémonie digne de ce nom. Pour Jean-Michel, pour les résidents et pour eux. N’ayant pas d’expérience de deuil de personnes porteuses d’un handicap, je ne savais pas du tout à quoi m’attendre pour la suite.

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Parce qu’effectivement, c’est un déferlement d’excitation curieuse et souriante que nous guidons jusqu’à l’austère salle brune et grise du crématorium. Tout d’un coup, cette salle dont je connais pourtant chacune des briquettes qui recouvrent les murs en un style mi-rustique mi-vintage mais pleinement éteint, me semble un endroit lumineux et explosant de vie. Une impression de soleil et de grenadine. On fait la fête au Dinosaure, il y a sa musique et la promesse des sandwichs mous après. Il y a des pleurs et des rires par intermittence. Des touts petits discours un peu décousu dans le déroulé mais qui me laissent une rare certitude d’authenticité. Du mutisme aussi, et des interventions composées de sons. Impossible pour moi de savoir quel est le niveau de réception de la mort de ces personnes venues rendre un hommage à leur co-résident. Peu importe au final. J’ai la délicieuse impression que chacun a trouvé quelque chose à vivre avec Jean-Michel, dans ce moment au crématorium.

Un éducateur vient me remercier alors que nous nous dirigeons vers la cafétéria. J’échange avec lui sur la conscience des résidents face à la mort. Et des façons de l’exprimer surtout. L’équipe devra être attentive aux signes du deuil que chacun renverra, de manière parfois subtile, dans les semaines, mois ou années à venir.

En effectuant quelques obligations administratives, penchée sur mon PC dans la salle de repos des professionnels du crématorium et en mangeant moi-même un sandwich mou que la cuisine nous offre quand il y en a trop, je repense à une autre cérémonie quelques mois plus tôt. Où au contraire, une partie de la famille avait essayé de maintenir à distance une des filles du défunt, porteuse d’un handicap. Comme souvent, j’avais assisté au déchirement entre une partie de la famille – en l’occurrence, celle-ci sincèrement convaincue de protéger leur sœur de la douleur du décès de leur père – et une autre tout aussi convaincue qu’il fallait traiter comme les autres cette sœur différente. Nous avions au final organisé la cérémonie en deux temps, permettant à chaque partie de la famille d’y participer.

Il n’y a pas de morale à cette histoire. Juste des souvenirs, certains amusants et d’autres compatissants. Je ramène de la main les miettes sur la table pour les récolter sur mon assiette désormais vide. Je ferme mon PC et m’apprête à aller récupérer les cendres de Jean-Michel pour les remettre aux éducateurs. Ils m’ont dit vouloir les disperser dans la forêt autour du gîte ardennais où le foyer passe 15 jours en été depuis des décennies. J’ai une pensée chaleureuse pour eux. On ne s’ennuie jamais dans le domaine du funéraire. Au contraire.

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